Il y a quelques semaines, une proposition de loi, soutenue notamment par M. Ciotti, voyait le jour. Celle-ci vise à restreindre l’IEF et les écoles hors contrat sous prétexte de lutter contre la radicalisation. Plusieurs pétitions ont été lancées pour contester cette proposition de loi.

Il y a quelques jours, c’est un projet de décret, qui risque d’être signé la semaine prochaine, dont nous avons eu connaissance. Comme de nombreuses familles et acteurs de l’instruction en famille, j’ai souhaité faire part de mon désaccord à la Ministre de l’Éducation nationale.

Voici mon courrier, inspiré en début et fin de celui de l’association LED’A, Les enfants d’abord.

Madame la Ministre de l’Éducation nationale,

Mère de deux enfants instruits en famille depuis septembre dernier, j’ai appris que les groupes LAIA, LED’A, C’IEF, CISE et UNIE ont été reçus lors d’une consultation relative à ce mode d’instruction au ministère de l’Éducation nationale le 26 mai 2016 par votre directeur de cabinet adjoint, M. Noblecourt.

J’ai été informée de la volonté du ministère de voir évoluer le cadre de l’instruction en famille et je sais que vous devez prochainement arbitrer ces décisions.

Je souhaite vous faire part de ma grande inquiétude au sujet des mesures annoncées, qui pourraient impacter considérablement notre vie par l’entrave du choix que nous avons fait de respecter pleinement le rythme d’apprentissage de chacun de nos enfants.

En effet, après nous être renseignés pendant un an, nous avons fait le choix de déscolariser nos enfants et de pratiquer les apprentissages autonomes. Aujourd’hui, de nombreuses études, livres et documentaires existent à ce sujet et viennent témoigner de la réussite à la fois personnelle et professionnelle des enfants ayant grandi en tant qu’unschoolers (sans école). Je ne peux que vous encourager de tout mon cœur à lire par exemple – et entre autres ! – Peter Gray (Free to learnplusieurs textes de Gray sont traduits en français sur le site http://ecole-autonome.be), John Holt (Les Apprentissages autonomes, aux éditions L’instant Présent), André Stern (… Et je ne suis jamais allé à l’école), et à aller voir ou à vous procurer le DVD d’Être et Devenir de Clara Bellar.

Il n’y a, dans notre choix, pas de volonté de s’opposer à l’école, mais seulement de mener la vie que nous souhaitons en toute liberté. Cependant, puisque notre choix n’est pas celui de l’école, il n’est en conséquence pas cohérent ni souhaitable de nous imposer les mêmes critères d’évaluation.

Si le contrôle annuel est vécu par beaucoup de familles comme une épreuve douloureuse (une enquête de 2010 révélait que 90 % des familles en étaient insatisfaites), c’est parce qu’il est déjà, le plus souvent, très peu pratiqué dans l’idée d’un partenariat avec les familles. Pourtant, nous avons besoin d’un climat de confiance, d’une écoute et d’une envie de compréhension véritables du parcours de nos enfants.

Le meilleur moyen de rendre les contrôles plus aisés pour les inspecteurs est de les organiser en partenariat avec les familles. 

Par ailleurs, demander une progression continue dans tous les domaines du socle et se référer aux attendus de fin de cycles pour la vérification de l’enseignement est totalement antinomique avec notre volonté de laisser nos enfants diriger leur apprentissage et de préserver leur curiosité naturelle. Pratiquer des tests scolaires obligatoires plutôt que de partager les intérêts de l’enfant lors d’une discussion revient à chercher à imposer une standardisation là où nous souhaitons cultiver la singularité et la motivation intrinsèque. (Je me permets de vous rappeler la comparaison faite par Sir Ken Robinson en votre présence – sur le plateau du Grand Journal, il y a un an – avec l’industrie agro-alimentaire.)

J’aime beaucoup la phrase de Sandra Dodds : « Ne déracinez pas vos plantes pour voir si elles grandissent » (dans la très belle vidéo Bien mettre en œuvre le unschooling sur Youtube). Il suffit d’observer et d’échanger avec un enfant pour voir s’il est instruit et éveillé, nul besoin de mesurer ses racines ou de chercher à tirer dessus.

De plus en plus de parents font le choix d’une instruction en famille, et cela semble inquiéter (je pense aussi à la proposition de loi de M. Ciotti visant à restreindre l’IEF). Dans mon entourage, le choix de la non-scolarisation est le plus souvent lié à un refus de la violence dans les établissements scolaires (j’entends par là la violence des adultes et pas seulement le harcèlement scolaire) et à une envie d’élever des enfants en leur offrant le temps de développer une bonne estime et connaissance d’eux-mêmes pour s’accomplir totalement dans la vie.

Il me semble qu’il y a un lien positif à faire avec l’émergence des études en neurosciences sur le développement de l’enfant et l’essor de plus en plus grand d’une éducation plus bienveillante.

La démarche est donc à l’opposé des peurs récurrentes d’enfants reclus et maltraités (il serait d’ailleurs bien difficile pour une famille contrôlée chaque année par un inspecteur et tous les deux ans par la mairie de ne pas être repérée !) ou destinés à devenir terroristes (soyons honnêtes ! AUCUN terroriste connu n’a été élevé en IEF, là aussi, il est bien plus facile de dissimuler une éducation violente et des pratiques extrémistes dans la masse des enfants scolarisés).

Aucun motif légitime ne permet au gouvernement de restreindre nos libertés et celles de nos enfants. Nos convictions philosophiques, protégées par la liberté de conscience, se traduisent par nos choix éducatifs. Le projet actuel de décret supprime notre liberté d’enseignement et prive nos enfants de leur autonomie.

Je vous demande donc, Madame la Ministre, de ne pas signer ce décret en l’état.

Je vous prie d’agréer, Madame la Ministre de l’Éducation nationale, l’expression de mes salutations démocratiques.

Sophie Blum